• Jean-Baptiste Chauvin

Le temps des passeurs


Les personnes qui s'intéressent à l'impro et à son développement ne seront pas passées à coté de cet évènement qui marquera notre discipline pour longtemps :

La finale du Trophée d'Impro Culture et diversité à la Comédie Française.

Comme la plupart des évènements marquants, il est bon de se demander ce qui va démarquer l'après de l'avant. Car, passée l'émotion, cette grande fête ne peut se résumer à une date sur le calendrier.

Dans les louanges, les remerciements et les messages d'empathie, une personne était centrale: Papy. Il ne boudait pas son plaisir le bougre et il aurait eu tord de le faire car plus qu'aucun autre, c'était son moment. D'aucuns diront l'apogée, d'autres le firmament d'une carrière bien remplie, mais moi qui le connait par coeur, ce que j'ai vu dans ses yeux, c'est un :

" À vous maintenant ! ".

Cette finale à la Comédie Française n'est pas un aboutissement, c'est une étape. Une étape qui marquera. Ce que les collégiens ont montré, avec derrière eux une foule de gens ultra motivés pour enseigner, entrainer, supporter, accompagner, c'est que l'improvisation théâtrale était bien, comme aime à le dire Jacques Livchine, "une arme de construction massive".

Jacques Livchine, Hervée Delafond, Papy (ensemble sur la photo ci-dessus) ce sont les pionniers. Il y en eût d'autres bien sûr, mais ils symbolisent à eux trois l'esprit pugnace de ceux qui croient qu'un autre monde est possible et que le théâtre, et plus particulièrement l'improvisation théâtrale, donne à ceux qui l'adoptent des outils pour se construire et devenir des femmes et des hommes libres et fraternels. Pas de messie, pas de gourou, pas de maître dans ces âmes là, juste des personnes qui mettent l'ego derrière l'alter-ego. Et c'est quand on voit dans l'autre une part de soi-même qu'on peut se construire dans une relation heureuse.

Et ils étaient sacrément heureux ces collégiens qui ont fait vibrer de toute leur humanité les murs multi-centenaires de la vieille institution. Créer, danser, hurler ensemble "L'impro on l'a tous dans la peau !", on peut y voir un hommage aux pionniers, mais plus certainement un immense cri de joie, un cri de vie.

Et après donc. La machine est lancée et il y aura d'autres trophées d'impro et d'autres collégiens sur scène. Mais il y a d'autres quêtes, d'autres combats comme celui de faire reconnaitre l'improvisation comme une discipline artistique riche de pleins d'écritures. En l'occurrence Brigitte Macron et la ministre de la culture (présentes à la Comédie Française) n'étaient pas au festival Impro en Seine et c'est bien dommage. Elles auraient pu voir un vivier d'artistes, confirmés ou en devenir, s'emparer du monde dans lequel ils vivent pour le raconter. ( Mention toute particulière à "Cool kids" formidable spectacle sur l'adolescence et à "Mère et fille" belle allégorie sur un lien aussi riche que complexe).

Et puis il va falloir se battre contre les discours lénifiants qui ne voient dans l'impro qu'une façon de rendre les pauvres un peu moins bêtes et les jeunes un peu plus asservis à la méritocratie de classe. L'impro n'est pas un jouet pour calmer le peuple.

Alors appuyons nous sur cette force incroyable qui s'est dégagée de la Comédie Française pour faire de l'improvisation théâtrale, au même titre que le théâtre, la musique et de tous les arts créatifs, des armes d'émancipation collective. Cette mission revient maintenant aux passeurs, à tous ceux qui ont "dans la peau" l'impro riche de tant de valeurs prônées par Papy, à tous ceux qui portent un théâtre combatif et jubilatoire comme ont su le défendre Jacques Livchine et Hervée Delafond.

Un jour peut-être leur portrait trônera dans les loges de l'illustre théâtre. Mais ça, ce sera pour la postérité. En attendant, il y a encore du travail même si les passeurs sont déjà à l'oeuvre (dédicace à Nour El Yakinn) pour que l'impro fasse vibrer toutes les institutions d'une autre vision du monde.

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